Autant en emporte le vent…

Autant en emporte le ventJe sors pour la dernière fois mon carnet intime de ma poche pour conclure avec quelques mots cet étrange épisode de ma vie. Cette nuit nous en aurons enfin terminé. Je pourrais quitter Culver City sans regret, sans aucune envie d’y revenir.

Je suis fatiguée, exténuée. J’ai mal partout, mes pieds sont endoloris, mon dos courbaturé, mes yeux piquent et je n’ai qu’une envie, dormir. Cela fait plus de six mois que nous sommes là, toute la troupe, à alterner activités épuisantes du matin au soir et longs moments d’ennui à attendre l’instant idéal où la lumière sera parfaite.

L’ennui je le passe ici, dans ce café, loin du plateau, à l’écart des autres. J’ai besoin de cette solitude, de cet isolement, seule avec ma conscience, avec mes pensées, mes soucis. L’endroit est glauque, froid, la décoration est minimaliste, juste quelques objets épars placés sans aucun goût artistique, sans aucune logique. Le patron est sympathique mais je ne suis pas là pour entamer une quelconque discussion ni pour me faire des amis, juste pour fuir.

Ici le café est bon, ce seul petit plaisir ne ruinera ni mon portefeuille, ni mon estomac. Mes nerfs, par contre, sont à vifs autant à cause du café qu’à cause de lui. Oui, lui, le beau gosse, un charlatan, oui. Insupportable, imbuvable, aussi cynique que son personnage, comment peut-on aimer un tel homme ? Et ce soir, je dois à nouveau l’embrasser, faire semblant d’être tout à lui. Mon cœur se soulève à cette seule pensée, le dégout m’inonde. Sentir ses mains autour de moi, à travers ma robe est un supplice, une torture, une souffrance.

Dès la première scène, nous nous sommes disputés et il ne s’est pas passé un jour sans que cela se reproduise. Il me trouve trop froide, très éloignée de l’image de la femme objet qu’il a en tête. Pour lui, je dois être à la fois sensuelle et soumise, une représentation idéalisée du désir masculin. Je ne connais pas grand-chose des hommes mais ce n’est pas l’image que je me fais d’un gentleman, d’un époux, d’un homme bien.

J’en ai parlé au producteur qui en a bien ri. J’ai vite compris que ces deux goujats n’ont qu’une idée en tête, culbuter le plus de femmes possible et que le seul trophée qui manquait encore à leur palmarès c’était moi. Et bien ils peuvent bien rêver, je ne me laisserais pas berner comme une débutante.

Hattie m’a soutenue dès le début. Ils n’osaient pas l’approcher, elle leur faisait peur avec sa stature, sa voix aussi forte qu’un homme, ses mains énormes. Nous sommes devenus amies. Nous partagions nos soucis, nos angoisses, nos peurs aussi. Nous parlions de nos familles, de nos parents, de nos foyers qui nous manquaient. Elle m’aidait à faire passer le temps, à ne pas voir la vie en noir. Mais aujourd’hui, elle n’est plus là ; elle a retrouvé son chez soi et elle me manque. Je suis la dernière femme encore présente et j’ai peur. Une scène et ce sera fini, terminé. Enfin. Enfin !

On nous a annoncé que ce serait un énorme succès, que le monde serait à nos pieds. Que nous serions riches et célèbres. Que ferais-je de cette gloire ? M’acheter de belles robes, des nouvelles chaussures, un bijou, alors que je ne rêve que de retrouver ma tranquillité, ma campagne au calme et rencontrer la personne qui fera vibrer mon cœur.

Et voilà, l’heure est venue. On vient me chercher. Je termine mon café froid, je remets discrètement mon carnet en poche et la peur m’envahit à nouveau. Ils sont trois ; ils craignent sans doute que je ne les suive pas, que je m’enfuie avant de terminer mon travail, de remplir mon contrat. Je relis mon texte une dernière fois et je ne peux m’empêcher de pleurer, ruinant le maquillage au grand désespoir de mes gardes du corps. Ils m’agrippent, m’emmènent quasiment de forces pendant que je crie cette dernière réplique prémonitoire :
« Mais que vais je devenir Rhett ?
Et ce moustachu insupportable me répondra :
« Franchement, ma chère, je m’en fous complètement. »
Tout est dit. Tout est fini. Enfin !

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