Le studio délabré

Une proposition d’écriture sur le site Bric à Book… Une photo (© Vincent Hequet) et puis c’est à vous de jouer… Simple, non?

Cela faisait presque un an que Michel essayait de le vendre son foutu studio. Mission impossible, pensait-il, vu l’état délabré des murs et du parquet aux lattes miteuses. Pourtant l’emplacement était magique. En plein cœur de Paris mais au calme et d’une luminosité impayable dans la capitale. Une aubaine pour qui aurait des dons de bricoleur ou une fortune à placer dans des travaux imposants. Tout était à refaire, de la plomberie à l’électricité. Qui oserait se lancer ? Michel avait hérité de cet endroit par son grand-père paternel, cadeau empoisonné qu’il n’avait pas vu venir. Les contacts avec son aïeul s’étaient limités à un “bonne année” fugace depuis si longtemps. Il ne pouvait même pas imaginer son grand-père habiter Paris. Lui qui avait présidé le club de rugby d’un patelin du sud-ouest pendant plus de quarante ans, que pouvait-il bien faire ici ?

A y réfléchir, il en oubliait sa mission, dénicher un acheteur potentiel. Et vite. Notre nouveau propriétaire eut des ressources insoupçonnées. Un vrai bagout de vendeur. Ses amis furent tous scrutés. Il leur fit d’innombrables propositions, revit le prix à la baisse sans succès. Rien de rien. De dépit il fit le tour de ses collègues. Guère plus de chance, jusqu’à l’arrivée de ce petit nouveau sorti tout juste de l’université. Pas loin de trente ans, plutôt richement fringué et à la recherche d’un endroit où loger dans la capitale. Quelques visites et discussions plus tard, notre duo s’attabla au café en bas de l’immeuble et signa enfin un bail de trois ans. Même avec un loyer minime mais négociable chaque année en fonction de l’avancement des travaux, Michel fut ravi de se débarrasser au moins temporairement de cet endroit délabré. Julien, le locataire, fut enthousiasmé par le studio et décida d’emménager illico malgré l’état déplorable des lieux. Tout semblait parfait.

Michel et Julien devinrent des collègues proches, au style certes différent mais très compétent dans leurs domaines. Michel arrivait à vendre des assurances, pourtant inutiles, avec rapidité et conviction. Julien, lui, innovait en renégociant des crédits et emprunts chez des riches particuliers. Ils se retrouvèrent de façon régulière le midi au restaurant. Toujours de bonne humeur, les deux amis refaisaient le monde autour d’un bon repas. Julien ne dévoila que peu d’informations sur les travaux qu’il réalisait dans le studio. Michel essaya de temps en temps d’en savoir plus, mais le “ça avance bien” sortait avec un aplomb systématique. Il avait ainsi la conviction que la situation était sous contrôle.

Des semaines plus tard, Michel, couvant un début de grippe en plein mois de mai, se fit remplacer par Julien pour un long déplacement vers Montpellier. Il devait se rendre chez des clients importants à visiter, une famille aisée à convaincre. Curieux de découvrir l’avancement des travaux, le malade se résolut à visiter en cachette le studio. Il mit la matinée à se décider, montant et puis redescendant les escaliers sans oser y pénétrer.

Il tourna la clé en silence, un peu stressé par cette intrusion inopinée, avança d’un pas et découvrit un lieu inconnu, neuf, sentant le frais. La décoration recherchée vous sautait aux yeux. Les murs étaient peints avec goût. Un canapé en cuir trônait au milieu de la pièce principale. Un énorme téléviseur à écran plasma pendait, accroché au mur. Le parquet avait rajeuni de vingt ans, et un parfum de cire le titilla malgré son nez bouché. Michel siffla d’admiration devant les prodiges réalisés par son ami.

Quand il ouvrit la porte de la salle de bains, il fut ébahi devant l’évier en marbre gris moucheté, les robinets clinquants. Le somptueux carrelage aux motifs marins invitait aux plaisirs aquatiques. Les yeux embués par tant de beauté, il pivota vers la baignoire. Son cœur s’arrêta presque. Crispé, il resta sans voix. Une jeune fille maquillée à outrance, y gisait, semblant dormir. Seul le teint bleuâtre de son corps ne laissait aucun doute sur son état. S’approchant du cadavre, les traces des coups de couteau, les coulées de sang laissèrent Michel sans réactivité. Totalement incrédule. Il osa à contrecœur clore les paupières de la femme dont le regard bleu paraissait le supplier de mettre un terme à ce spectacle morbide.

Il lui fallut plus d’une heure pour reprendre ses esprits et remonter à son appartement. Installé au lit, le souffle coupé par la grippe, la sueur au front, il songeât que ce cauchemar semblait bien réel. Il sirota un grog préparé maison, cannelle et badiane aromatisant un reste de vin rouge. Sans plus attendre, Michel s’endormit en souriant au loyer qu’il pourrait doubler dès la rentrée prochaine.

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